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Posts Tagged ‘l’intérêt de l’enfant’

L’intérêt de l’enfant captive. Ian McEwan nous entraîne dans un questionnement alerte sur le respect de la dignité du choix d’un individu mineur, la définition même de la liberté qui peut être en inadéquation avec l’intérêt perçu par l’ordre moral, et la quête de sens.

La responsabilité humaine s’arrête-t-elle aux bornes du devoir incombant à sa profession ? La responsabilité d’un juge peut-elle outrepasser le devoir de délibérer avec justice voire justesse ?
Fiona Maye a 59 ans. Elle a consacré sa vie au droit. Elle est magistrate et doit arbitrer la question de l’intérêt de l’enfant, tant lors de divorces où est sous-tendue la question du bien-être des enfants, que lors de procès engageant le pronostic vital d’un individu mineur.
En urgence, elle doit statuer sur la requête d’un hôpital en faveur de la transfusion d’un adolescent de 17 ans dont les parents, témoins de Jéhovah, refusent tout traitement sanguin, au nom de leur foi.
Adam Henry aura 18 ans dans 3 mois. La question se pose donc du respect de son choix personnel, et de son adéquation avec son intérêt.
Le libre arbitre est-il illusoire ? La neutralité d’un jugement est-elle garantie, ou un jugement est-il nécessairement teinté du vécu et de la perception de la personne qui a la fonction de juge ?
Enchevêtrant au récit du cas à juger, la vie sentimentale en péril d’une quinquagénaire sans enfant, McEwan pose avec acuité, et en miroir, la question de la nature intrinsèque du libre-arbitre.
Si le libre arbitre est « une illusion nécessaire » c’est que sur ce postulat repose le fait d’assumer la responsabilité morale de nos actes, selon les termes mêmes de l’auteur lors de son interview en date du 05/10/15 sur les ondes de France Culture (in La Grande table, « Fait-on le choix de sa vie ou de sa mort ? »)

Dans un récit précisément fuselé, Ian McEwan aimante l’attention du lecteur, par une parfaite construction psychologique de ses personnages. Il questionne la valeur que l’on donne aux libertés individuelles, et la quête insatiable du sens, qui ne se substitue pas à l’idéal du droit.

L’intérêt de l’enfant est-il borné par sa volonté ?
Définir l’intérêt de l’enfant relève-t-il d’un idéal à atteindre ? Est-il tout simplement possible de poser objectivement, d’une façon acceptable par tout être rationnel, en quoi réside l’intérêt de l’enfant ? Peut-on déparier la volonté propre d’un enfant de celle de ses parents, voire de sa communauté ?
Comment distinguer une volonté individuelle, l’expression d’une liberté affirmée de l’emprise exercée par les usages et valeurs d’une communauté d’appartenance ?
Qu’est-ce que l’intérêt de l’enfant ? Qui peut le circonscrire ?
Le roman ne nous dit rien des croyances de Fiona. Il nous apprend qu’elle porte à l’idéal de justice, une dévotion entière :
« […] elle avait compris (…) qu’elle était mariée au droit, de même que certaines femmes étaient mariées au Christ. »(p.59)
Par ses jugements, elle estime contribuer au progrès de la civilisation.
« Dans ses accès d’optimisme, elle voyait une preuve significative du progrès de la civilisation dans le fait que la loi plaçait l’intérêt de l’enfant au-dessus de celui des parents. » (p.16)
Ayant une haute idée de l’intérêt de l’enfant, Fiona refuse toute considération sur les systèmes de valeur des religions des parties dont elle a à arbitrer les requêtes :
« Les religions, les systèmes de valeur, le sien compris, ressemblaient plus aux pics d’une chaîne de montagne au loin, aucun n’étant visiblement plus haut, plus important, plus vrai qu’un autre. Qui pouvait juger ? » (p. 126)
Fiona décide de rencontrer Adam Henry pour déterminer s’il est en capacité de de comprendre les conséquences du refus d’une transfusion sanguine, et, si ce refus émane de sa volonté personnelle ou découle d’un comportement valorisé par sa communauté:
« Je vais vous dire pourquoi je suis là Adam. Je veux m’assurer que vous savez ce que vous faîtes. » (p.177)
Le père d’Adam, comme sa communauté, considèrent en effet que « mélanger son propre sang, avec celui d’un animal ou d’un autre être humain est une souillure, une contamination. C’est le rejet du merveilleux cadeau fait par le créateur, voilà pourquoi Dieu l’interdit catégoriquement dans la Genèse, le Lévitique, et les Actes des apôtres. » (p.89)
Permettre à un individu de s’extraire de l’emprise d’une communauté est conforme à la liberté de chaque individu dans nos démocraties. Comme le soulignait Amartya Sen « La liberté culturelle bien comprise, c’est de savoir résister à l’approbation systématique des traditions passées, quand des individus voient des raisons de changer leur mode de vie. » (Article du 29/08/2006, in Le Monde des Idées, Le multiculturalisme doit servir la liberté)
Néanmoins, peut-on s’en extraire seul, sans repère, sans accompagnement ?
« Il était venu la retrouver, cherchant ce que tout le monde cherche, et que seuls les gens qui croient à la liberté de pensée, et non au surnaturel peuvent donner. Du sens. » (p.228)
Présentée comme inaccessible « Divinement hautaine, diaboliquement intelligente, et encore belle. » (p.126) Fiona se révèle atteinte en plein cœur de situations qu’elle a dû trancher juridiquement, au point que sa vie intime en pâtit.
Loin de sa jeunesse passionnée « Elle s’était sentie précipitée en arrière, vers un espace lointain et inhabité, et plus tard, allongée tous deux côte à côte, telles des stars de cinéma après l’amour, ils riaient du bruit qu’elle avait fait » (p.207), elle affronte l’éloignement de son mari qui n’imagine pas qu’elle puisse être aussi marquée, aussi hantée par certaines affaires jugées :
« Ils connaissaient tous deux la vitalité du non-dit, dont les fantômes invisibles dansaient autour d’eux à présent. » (p.141)
La force de ce roman tient autant à la finesse de la description psychique des personnages qu’à la pertinence du sujet éponyme « l’intérêt de l’enfant ».
Articulé autour de la déclaration du Children Act en 1989, selon laquelle, l’intérêt de l’enfant prime sur tout autre considération, l’auteur laisse au lecteur le soin d’apprécier si l’intérêt de l’enfant est mieux servi par le développement de ses dons ou la dignité de sa volonté. (p 137, non explicité ici pour laisser aux futurs lecteurs l’attrait de la découverte).
En effet le jugement rendu suscite une question. Il dit le droit. Il ne résout pas une question dans l’absolu. Aurait-il, ce jugement, été identique si le profil de l’enfant était dépourvu des talents décrits ? Qu’en aurait-il été de la définition de l’intérêt de l’enfant si Adam n’avait cette appétence pour la poésie ou la musique ?
Peut-être faut-il revenir au sens étymologique de l’intérêt « inter-esse » ce qui fait exister entre, ce qui permet le lien.
« Le bien-être tenait à la convivialité d’un enfant avec sa famille, avec ses amis, constituait l’ingrédient essentiel. Aucun enfant n’est une île. » (p.28)
Fiona détermine ce qu’elle croit âtre l’intérêt de l’enfant comme de la société auquel appartient cet enfant (j’écris bien la société, et pas la communauté.)
Le suspense est préservé. L’écriture est efficace. Le questionnement, lui, ne se referme pas avec le livre. Qui peut objectivement définir l’intérêt de l’enfant ? Cet intérêt peut-il être scindé du lien social, c’est-à-dire de son humanité ? Tout individu est théoriquement libre, dans notre société, de s’extraire de sa communauté. Mais tout individu a-t- il l’accompagnement nécessaire dans cette situation donnée ? Avoir le droit de s’extraire d’une communauté revient-il à pouvoir s’en extraire, seul ?
Ce roman évoque la question ardue de l’intérêt de l’enfant, mais aussi celle de l’intérêt d’un individu au sein de sociétés multiculturelles. Il bouscule la perception que l’on peut avoir du devoir de chacun, qui ne se borne pas à l’exercice d’une fonction, mais nous élève au rang de co-responsable du lien social.
Ce livre entre en résonance avec plusieurs questions sociétales, comme celle du droit des mineurs et la responsabilité de leurs parents face à la fin de vie.
La liberté est une responsabilité. Infinie dans un monde fini, elle définit.

L’intérêt de l’enfant, Ian McEwan, Gallimard, octobre 2015.
Inspiré d’une histoire vraie, le roman sera bientôt adapté au cinéma. L’écrivain est également scénariste.

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